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Les mots sont importants.
Les animaux plus encore.
« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde », disait on ne peut plus justement Albert Camus.
Depuis plusieurs années, que ce soit dans l’espace public, les médias et, pire que tout, dans la bouche de moult défenseurs des animaux, fleurit une expression dénuée de sens qui s’est imposée au mépris des règles grammaticales les plus élémentaires : celle de « cruauté animale ».
Cette formulation est un contresens logique absolu né d’une confusion linguistique qu’il est vital de corriger – au risque de se rendre inconsciemment coupable de spécisme, comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir.
En français, un adjectif placé après un nom (comme « animale » après « cruauté ») qualifie souvent la nature ou l’auteur de l’action. On appelle cela un adjectif relationnel, qui signifie dans le cas qui nous occupe « propre à l’animal » ou « commis par l’animal ».
Dire « cruauté animale », c’est donc accorder sémantiquement la cruauté à l’animal lui-même — comme s’il en était l’auteur alors qu’il en est la victime !
Le pire étant cet effacement du coupable, l’humain, dont la responsabilité est ainsi évacuée.
Pour illustrer toute l’absurdité de cette expression, je prendrai cet autre exemple fort éclairant : la « violence masculine », comme chacun sait, désigne la violence exercée par les hommes. Si on se laissait aller à commettre la même faute que dans « cruauté animale », on parlerait, dans le contexte des violences conjugales, de… « violence féminine » pour la désigner, alors que « violence féminine » signifie « violence des femmes », non que les femmes sont victimes de la violence des hommes !
En vertu du même mécanisme, « cruauté animale » revient grammaticalement à accuser l’animal. Or la syntaxe, et plus encore le respect des animaux et du réel, commandent la précision : l’animal n’est jamais coupable de cruauté, il en est toujours la victime innocente. L’auteur, c’est l’humain. Et la volonté du mal est le (seul) propre de notre espèce.
Cette erreur est un calque paresseux de l’expression anglaise ‘‘animal cruelty’’. Mais alors que l’anglais permet d’apposer ces deux noms pour signifier « cruauté envers les animaux », le français, lui, ne fonctionne pas ainsi : il exige l’emploi d’une préposition pour désigner la victime d’un acte. On doit donc parler de « cruauté envers les animaux » ou de « cruauté humaine ».
Il est lamentable qu’une faute de français grossière devienne la norme sous prétexte d’ignorance, de laxisme, de je-m’en-foutisme et de stupide course à la concision. Une faute reste une faute et lorsqu’on la commet, il est décent de reconnaître qu’on se trompe. En recourant avec paresse et désinvolture au calque anglo-saxon, on affaiblit le message qu’on prétend défendre. Pis, on trahit les animaux dans la chair même du langage.
En supprimant la préposition « envers », on invisibilise l’auteur de l’acte, on efface le coupable. La formulation correcte rappelle pourtant assez que la cruauté est un choix moral et une responsabilité exclusivement humaine…
À cause du nivellement par le bas de la langue, ceux qui défendent une cause ne sont plus capables de la nommer correctement, de sorte que le débat public perd en clarté et en rigueur. Le Code pénal montre pourtant l’exemple en refusant un tel charabia et en punissant strictement les « actes de cruauté envers les animaux » (je prie d’ailleurs instamment les institutions de maintenir leur vigilance afin que jamais ce jargon ne vienne contaminer les textes réglementaires).
Respecter la syntaxe, c’est mettre les humains face à leur horrible et écrasante responsabilité, et c’est rendre justice à ceux qui en subissent les conséquences. La langue française a ce génie de la précision qui fait sa gloire et sa beauté. Ne la ruinons pas en cédant à la facilité, aux anglicismes et aux tics de langage. Les mots doivent retrouver leur sens, la rigueur de la langue doit être respectée afin que soient exactement désignés les victimes (les animaux) et le seul coupable de toute éternité : nous-mêmes.
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