Dans les Hautes-Pyrénées, jusqu'à 194 grands cormorans pourront être abattus au cours de la saison 2026-2027. 150 tirs sont autorisés sur certains cours d'eau et plans d'eau, auxquels s'ajoutent 44 oiseaux pouvant être tués dans deux piscicultures. Pourtant, le grand cormoran est une espèce protégée et joue un rôle naturel dans les écosystèmes aquatiques.

Ils sont accusés de manger trop de poissons. Alors, une nouvelle fois, ce sont eux qui seront pris pour cible.

Dans les Hautes-Pyrénées, la préfecture vient d'autoriser la destruction de jusqu'à 194 grands cormorans(Phalacrocorax carbo sinensis) pendant la saison 2026-2027. Deux dispositifs distincts sont prévus : jusqu'à 150 oiseaux pourront être abattus sur certains cours d'eau et plans d'eau pour protéger des populations piscicoles, tandis que 44 autres pourront être tués dans deux piscicultures du département. 

Une décision particulièrement préoccupante pour une espèce qui reste pourtant protégée en France et en Europe.

Le grand cormoran bénéficie d'un statut de protection au niveau national et européen. Son histoire explique en partie cette protection, sa population avait fortement diminué avant les mesures adoptées à partir des années 1970.

Depuis, les effectifs de la sous-espèce concernée par les tirs ont augmenté. Le gouvernement estime à près de 120 000 le nombre de grands cormorans hivernants en France en 2024, un niveau présenté comme relativement stable depuis 2013.

Cette augmentation a toutefois conduit à la mise en place de dérogations permettant de tuer certains oiseaux lorsqu'une prédation importante est invoquée. Depuis 2025, les règles prévoient notamment que les tirs destinés à protéger des poissons menacés en eaux libres peuvent atteindre, dans un département, 20 % de l'effectif hivernant estimé. Dans les Hautes-Pyrénées, le dernier recensement national cité par la préfecture faisait état de 754 cormorans hivernants. Le plafond de 150 tirs correspond donc à cette limite de 20 %. 

Mais derrière ce pourcentage réglementaire, il y a bien 150 oiseaux susceptibles d'être tués.

L'objectif affiché est de protéger notamment la truite fario et le saumon atlantique, dont certaines populations sont fragiles. La préfecture estime que la prédation exercée par les cormorans peut avoir un impact sur ces poissons, notamment dans le cadre des programmes de restauration du saumon. 

Il serait évidemment faux de nier que les cormorans mangent des poissons.

Mais transformer ce constat en conclusion selon laquelle les cormorans seraient responsables du déclin des poissons serait tout aussi trompeur.

Et c'est précisément ce que rappelle le Conseil d'État.

Dans une décision consacrée à la réglementation des tirs de grands cormorans, la haute juridiction souligne que l'importance de leur prédation est très variable selon les contextes écologiques et les milieux. Elle reconnaît qu'elle peut être importante dans certains cas, mais précise également que le cormoran n'est pas le facteur principal expliquant le mauvais état de conservation des espèces de poissons concernées. 

Autrement dit : oui, un cormoran mange des poissons. Mais cela ne signifie pas que tuer des cormorans permettra mécaniquement de sauver les populations piscicoles.

Le cormoran fait pourtant partie de l'écosystème. C'est un élément souvent oublié lorsqu'on présente l'oiseau uniquement comme un « prédateur ».

Dans une réponse publiée en 2025, le ministère de la Transition écologique rappelle lui-même que le grand cormoran est un prédateur naturel important pour le fonctionnement et l'équilibre des écosystèmes.

Sa prédation participe notamment aux chaînes alimentaires et peut contribuer à éliminer certains individus affaiblis ou parasités. 

Il ne s'agit donc pas d'une espèce étrangère que l'on chercherait à éliminer d'un milieu où elle n'aurait rien à faire.

Le grand cormoran est une espèce autochtone. Et comme tous les prédateurs, il occupe une place dans son environnement.

À ces 150 oiseaux s'ajoutent 44 cormorans supplémentaires.

Ce deuxième quota concerne deux piscicultures situées dans les Hautes-Pyrénées : la SAS Truite du Gave, à Soulom, et la SAS Pomarez, à Lau-Balagnas.

L'arrêté indique que des mesures destinées à empêcher les oiseaux d'accéder aux poissons avaient déjà été mises en place, notamment des filets de protection et des dispositifs d'effarouchement. Selon l'administration, ces solutions n'ont toutefois pas suffi à protéger les poissons élevés dans ces installations.

La solution retenue est donc, une nouvelle fois, le tir.

Faut-il vraiment choisir entre les poissons et les cormorans ?

C'est pourtant souvent ainsi que le débat est présenté.

D'un côté, des poissons fragilisés et des pisciculteurs qui subissent réellement des pertes. De l'autre, un oiseau qui se nourrit de poissons et dont la population a augmenté depuis sa protection.

Mais cette opposition masque une réalité beaucoup plus complexe.

Le Conseil d'État rappelle que l'état préoccupant de plusieurs poissons concernés dépend de nombreux facteurs et que la prédation du cormoran, lorsqu'elle joue un rôle, intervient dans certains contextes particuliers. 

La question devrait donc être : comment protéger les populations piscicoles sans transformer systématiquement leur prédateur naturel en cible ?

Des dispositifs de protection physique existent notamment dans les piscicultures. Et sur les cours d'eau, la restauration des habitats, la qualité de l'eau, les obstacles à la migration, les modifications des milieux et les autres pressions exercées sur les poissons doivent également être considérés lorsqu'on cherche les causes de leur déclin.

La protection des poissons est indispensable. Celle des cormorans aus