Sur l'île isolée de Zavodovski, les effectifs de manchots à jugulaire ont chuté de 63 % entre 2011 et 2025. Une étude scientifique pointe les conséquences du réchauffement des océans sur le krill, une ressource alimentaire dont ces oiseaux dépendent largement.

Au milieu des paysages glacés de l'Antarctique, un bouleversement est en train de transformer l'une des plus grandes colonies de manchots au monde. Sur l'île de Zavodovski, dans l'archipel des Sandwich du Sud, les manchots à jugulaire se font de plus en plus rares. En quinze ans, leur population reproductrice a diminué de près des deux tiers, selon une étude publiée le 7 octobre 2026 dans la revue scientifique Current Biology.

Derrière ces chiffres, les chercheurs identifient une piste particulièrement préoccupante, les conséquences du réchauffement climatique sur l'alimentation de ces oiseaux marins. Car, même loin des villes et des activités humaines, les écosystèmes les plus isolés de la planète ne sont pas épargnés par les changements en cours.

Pour mesurer l'ampleur du phénomène, les scientifiques du British Antarctic Survey ont comparé différentes observations réalisées sur l'île entre 2011 et 2025. Ils se sont appuyés sur des images satellites, des relevés aériens et des observations par drone, complétés par le suivi de certains oiseaux.

Le constat est frappant. En 2011, Zavodovski comptait environ 1,09 million de manchots à jugulaire reproducteurs. En 2025, ils n'étaient plus que 402 000, soit une diminution de 63 %. Plus de 680 000 individus reproducteurs ont ainsi disparu des estimations de la colonie.

Il s'agit d'un recul mesuré des effectifs reproducteurs. Les données révèlent néanmoins une transformation considérable de cette population, qui semblait encore relativement stable au début des années 2010.

Cette évolution a également une conséquence symbolique puisque Zavodovski a perdu son statut de plus grande colonie de manchots au monde. Ce titre revient désormais à celle du cap Adare, en Antarctique, où plus d'un million de manchots Adélie avaient été recensés en 2018.

Pour comprendre ce déclin, il faut s'intéresser à un animal minuscule : le krill. Ces petits crustacés, qui ressemblent à des crevettes, occupent une place importante dans les réseaux alimentaires de l'océan Austral. Ils constituent notamment une source importante de nourriture pour les manchots à jugulaire.

Or, les conditions océaniques évoluent avec le réchauffement climatique. Selon les chercheurs, la hausse des températures de l'eau contribue à déplacer le krill vers des zones plus froides, plus au sud. 

Les manchots à jugulaire recherchent habituellement leurs proies dans des eaux relativement froides au nord-ouest de l'île. Si le krill s'éloigne de ces zones, les oiseaux doivent faire face à une ressource alimentaire moins accessible. Et ils ne peuvent pas nécessairement suivre leur nourriture indéfiniment car la présence de glace de mer et le manque de sites adaptés à la reproduction limitent leurs possibilités de déplacement vers le sud.

Les scientifiques considèrent ainsi que la diminution de la disponibilité du krill, associée au réchauffement régional, constitue l'explication principale la plus probable du déclin observé. 

Sur cette même île, toutes les populations n'ont pourtant pas suivi la même trajectoire. Les manchots macaroni, reconnaissables à leurs plumes jaunes formant une sorte de crête au-dessus des yeux, ont vu leurs effectifs augmenter entre 2011 et 2025.

Leur nombre est passé d'environ 338 000 à 433 000 individus. Cette progression s'expliquerait notamment par leur régime alimentaire plus diversifié, contrairement aux manchots à jugulaire, ils peuvent se tourner vers d'autres proies, notamment des poissons et différents crustacés, lorsque le krill se fait moins accessible.

Face à une même évolution de leur environnement, les espèces ne disposent pas toutes des mêmes capacités d'adaptation. Un animal dont l'alimentation repose fortement sur une ressource particulière peut être davantage fragilisé lorsque celle-ci se raréfie ou se déplace.

La progression des manchots macaroni ne compense toutefois pas le recul des manchots à jugulaire.

Les conséquences de cette découverte dépassent les frontières de Zavodovski. L'archipel des Sandwich du Sud abrite une part importante de la population mondiale de manchots à jugulaire. Si des baisses comparables sont confirmées sur les autres îles, la situation pourrait être plus préoccupante encore à l'échelle de l'espèce.

Les chercheurs estiment que les nouvelles données justifient de réexaminer son statut de conservation. Actuellement classés dans la catégorie « préoccupation mineure » sur la Liste rouge de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), les manchots à jugulaire pourraient répondre aux critères d'une classification « en danger ». Une réévaluation officielle reste toutefois nécessaire.

Ainsi, il est important de garder à l'esprit que le dérèglement d'un écosystème ne se manifeste pas toujours par une catastrophe soudaine ou par la destruction directe d'un habitat. Il peut aussi se traduire par une succession de changements, parfois difficiles à percevoir, qui finissent par bouleverser l'équilibre entre les espèces.

Sur l'île de Zavodovski, la raréfaction d'une proie essentielle pourrait ainsi contribuer à faire disparaître une partie considérable d'une population animale. Il ne faut donc pas oublier que la protection de la biodiversité ne peut être dissociée de celle des milieux naturels et des équilibres climatiques dont elle dépend.