Chaque automne, ils disparaissent comme par magie. Les jardins qui bourdonnaient de vie deviennent soudain silencieux. Plus un seul vol hésitant de bourdon autour des fleurs fanées, plus de guêpes attirées par votre verre de jus, et les abeilles semblent s'être évaporées. Où vont-elles ? Meurent-elles toutes ? Se cachent-elles sous terre comme des marmottes ? La réponse est plus fascinante qu'on ne l'imagine.

La nature n'a pas inventé une seule solution. Chaque espèce a développé sa propre astuce pour survivre au froid, à la rareté de nourriture et à l'absence de fleurs.

Contrairement à ce qu'on pense souvent, les abeilles ne dorment pas tout l'hiver. Leur colonie entière passe l'hiver à l'intérieur de la ruche. Dès que les températures baissent durablement, elles forment une grappe compacte autour de la reine. Les ouvrières se serrent les unes contre les autres, vibrent leurs muscles thoraciques (sans bouger les ailes) pour générer de la chaleur

Au centre de la grappe, la température peut rester autour de 34-35 °C même quand il fait -10 °C dehors. Elles consomment les réserves de miel accumulées pendant l'été pour alimenter ce chauffage collectif. C'est un travail d'équipe extraordinaire. Quand les abeilles extérieures se refroidissent elles descendent et d'autres prennent le relais. La colonie réduit son activité au minimum, mais elle reste vivante et prête à repartir aux premiers signes du printemps.

Chez les bourdons, l'histoire est beaucoup plus radicale. Toute la colonie de l'année meurt à l'automne. Les mâles, les ouvrières, tous. Seules les jeunes reines fécondées survivent.  

À la fin de l'été, ces futures reines s'empiffrent de nectar et de pollen pour constituer des réserves de graisse. Puis elles cherchent un abri, un trou dans le sol, sous un tas de feuilles, une fissure dans un mur... Elles s'y installent seules, entrent en diapause (un état de vie ralentie très profond) et attendent le printemps. Leur organisme produit des substances « antigel » qui empêchent leurs cellules de geler. Au premier soleil suffisant, souvent dès mars ou avril, elles ressortent, affamées, et commencent à chercher un endroit pour fonder une nouvelle colonie.

Le cycle des guêpes est très proche de celui des bourdons. Dans un nid de guêpes, presque tout le monde meurt à l'automne. Les mâles et les ouvrières n'ont plus rien à faire une fois que la colonie a élevé les nouvelles reines. Ces dernières, une fois fécondées, quittent le nid, trouvent un endroit protégé (sous l'écorce d'un arbre, dans un grenier, derrière un volet, dans le sol) et s'endorment profondément.  

C'est pour ça qu'on voit parfois des guêpes solitaires engourdies à l'intérieur des maisons en automne, ce sont souvent les futures reines qui cherchent un coin tranquille.

Plutôt que de lutter inutilement, la nature a choisi l'économie d'énergie maximale. Certaines espèces comme les abeilles misent sur le groupe, d'autres comme les bourdons et les guêpes,  sur la résilience individuelle. Une seule reine fécondée suffit à recréer des milliers d'individus au printemps suivant.

Aujourd'hui, ces mécanismes naturels sont mis à rude épreuve. Les hivers plus doux et humides, les pesticides, le manque de sites de nidification et de fleurs tardives perturbent ces cycles. Une reine de bourdon qui ne trouve pas assez de graisse avant l'hiver, ou qui est dérangée pendant sa diapause, ne passera pas la saison. Une colonie d'abeilles qui n'a pas assez de réserves succombera au froid ou à la maladie.

A votre échelle vous pouvez facilement augmenter leurs chances de survie. Ne tondez pas trop court et trop souvent en été, laissez un coin de pelouse un peu plus haute (un « carré sauvage » de 2-3 m² suffit). Les herbes hautes et les trèfles offrent de la nourriture et des abris. Plantez des fleurs mellifères variées qui fleurissent du printemps à l'automne (lavande, bourrache, cosmos, sauge, origan, etc.). Évitez les pesticides et les insecticides, surtout en fin de saison quand les futures reines se nourrissent pour constituer leurs réserves graisseuses. Laissez aussi quelques tas de feuilles, de bois mort ou de vieux murs en pierre, ce sont des refuges idéaux pour les reines en diapause ! Ils vous en remercieront !